Vous la connaissez. N*. Nous l'avons rencontré ensemble ici. Aujourd'hui, pendant que les fonctionnaires font grève, elle revoit avec nous les speechs. Voilà, les gens de chez % sont très contents de notre travail dans l'ensemble. Mais c'est dans le détail que ça se passe, c'est là que nous devons aller chercher l'imperfection.
Dans l'espace virtuel que nous allons créer, où nous aurons le loisir de découvrir des V*, nous serons accueillis par une hôtesse. Cette hôtesse, nous avons fait en sorte qu'elle soit vivante, et donc, si la plupart du temps elle est à notre service pour agrémenter la visite, parfois, elle se laisse aller, y compris devant nous : elle parle d'autre chose, elle crée une ambiance. A un moment, même, elle est assise au rebord d'un muret, et elle retire ses chaussures et masse ses chevilles. J'aime cette scène, je suis content de devoir la tourner, cette femme faisant ce geste, c'est la garantie que nous sommes tous vivants. Mais cette banalité n'ira va pas sans un terrible retour de flamme de N*, en trois temps.
- Cette scène est bien, mais attention à ne pas faire de notre hôtesse une tire-au-flanc.
Comprenez que si par hasard en jouant la scène notre hôtesse allait trop loin dans le plaisir de se délasser, elle véhiculerait tout à coup une mauvaise image de %, parce qu'elle ne serait plus assez travailleuse. 2) Un peu plus loin (accrochez-vous) : un autre speech mentionne
le plaisir qu'il y a à quitter un Open Space bruyant pour rouler confortablement installé dans une V*, et subitement, N* a saisi là une évidence qui nous échappe, et qui pour elle est la clarté même. Je vous reproduis ici son raisonnement :
-nous ne pouvons garder ce passage à cause des nombreux suicides qu'il y a depuis quelques temps chez %, oui, vous voyez, cette idée du plaisir de quitter l'Open Space de son bureau pour rouler confortablement installé dans une V*, ça dit trop les conditions de travail chez %, qui sont parfois tellement mal supportées qu'elles ont provoqué des suicides.
A ce moment-là de la réunion, suite à une remarque de mon patron qui sans doute voulait détendre l'atmosphère, je dois avouer que j'ai éclaté de rire. N* m'a regardé sans même m'en vouloir.
-Peut-être que ça vous fait rire, mais..."
et j'ai dit tout de suite
-Non, non, au contraire, excusez-moi, ça ne me fait pas rire du tout, au contraire, ça me rend triste,
mais j'avais encore les joues rouges et un grand sourire impossible à effacer, et je me suis simplement tu, je ne voulais pas en rajouter. Comment aurait-elle pu comprendre que sa réalité était tellement insoutenable que c'était soit hurler de rire soit tout plaquer ? Comment aurait-elle pu comprendre que mes nerfs ont craqué sur le moment ? Dois-je m'arrêter là, puisque c'est déjà insoutenable ? Non, bien sûr, ça ne s'arrête jamais quand on le souhaite, l'insoutenable.
3) c'est un peu plus loin, dans les speechs, la troisième remarque de N*. Celle-là était tellement pleine de sens que depuis l'autre côté de la table elle n'a pas pu voir que je la notais mot pour mot sur le document texte ouvert sur l'écran de mon ordinateur portable. Voici l'extrait de mon document :
Elle surgit et presque sans attendre s’adresse à l’internaute : "C’est une architecture signée Me C*. J’aime beaucoup son travail. C’est monumental mais ça n’écrase pas "(je pense toujours au suicide). etc
Cette dernière phrase est écrite en rouge, comme toutes les modifications à apporter. Vous voyez, O* avait trouvé quelques mots élégants pour décrire une architecture monumentale. Mais N*, tout de suite, a dit qu'il fallait rectifier une nouvelle fois à cause du suicide. Oui, raisonne-t-elle à voix haute :
je ne voudrais pas qu'à cause de cette image nous donnions l'impression que % écrase ses employés.Pourtant, jamais personne ne pense une seule seconde à cette chose-là en entendant ce texte, mais pour N*, qui travaille chez %, qui connaît bien %, cette sombre réalité est tellement présente, tellement vivante, qu'elle occupe une place de choix et qu'il ne faut surtout pas la déranger. Ainsi, nous modifierons nos textes à cause des suicidés de chez %. Ce genre d'opérations a l'air d'une grande banalité, et les arguments de N* m'ont coupé le souffle. Oui, au retour de la réunion, et depuis, entre nous tous, et je suis sûr encore demain, je te jure, personne n'en a plus jamais parlé.
Je serre les dents et je pense fort à eux avec cette question impossible : pourquoi ?
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