Le ciel s'est chargé d'un épais tapis nuageux, il y plane un air d'hostilité, il fait très sombre dans la campagne, au coin d'une ancienne ferme devenue résidence secondaire. C'est la maison des étés de mon enfance. Je suis sur une vieille route qui la borde, jamais rénovée depuis que je suis né. Je crois ne pas être tout à fait seul. Par-delà les feuillages des arbres qui bordent la vieille route, des points lumineux transpercent le tapis nuageux, un vaisseau passe,
à la lumière orange comme celle d'une bougie. Il fait penser à un vieux bateau de pirates, qui volerait. Le voici qui s'éloigne
et disparaît dans l'épaisseur des nuages.
J'entre dans la maison. Les pièces sont nombreuses, et les parcourant les unes après les autres, je les découvre remplies des
membres de ma famille. Ils doivent être quasiment tous là, même si je ne peux les détailler, ils sont là, et ils sont
terriblement inconscients du danger. Enfermés dans leur monde, à l'intérieur de cette maison, leur propre
obscurité est pire encore que celle qui règne à l'extérieur. Il me semble ne rien avoir vu d'allumé outre de faibles bougies. Je
parcours les pièces où ils sont assis, apathiques, et circule d'un groupe à l'autre, avec cette sensation terrible d'être
freiné.
Il me faut le numéro des pompiers, je le cherche, je ne cesse de le leur demander, le leur crier, mais je n'obtiens aucune réponse. Ils ne
comprennent pas ma question, n'ont pas mon inquiétude, ou ne parviennent pas à la réaliser, et ne répondent pas. Je cherche également dans de vieux annuaires écornés, rigidifiés par
l'humidité, pages blanches, pages jaunes, mais j'ai si peu de temps pour chercher : il y a la peur de
l'inéluctable, et l'impossibilité de savoir quand il va se produire. Cette peur-là me tiraille, et ajoutée à l'indifférence et
l'apathie des membres de ma famille, elle se mue en colère, je me mets à crier de plus en plus fort, à les haïr car je suis celui
qui craint pour eux tous, et ils savent que je suis mauvais quand je suis en colère, mais ils ne craignent rien, ni moi ni le
danger, et je vais devoir trouver une solution seul.
Je sors de la maison et horreur : elle a commencé à brûler, tranquillement. De la fumée remonte le long de l'arrête du mur de
pierre, et le toit, sur une petite surface, flambe. L'angoisse explose dans mon ventre, je reviens dans la maison, et je crie
très fort et m'énerve plus fort encore, pour qu'ils sortent tous, mais là encore, c'est terrible, ils sont si lents, ils
pourraient périr sans même lutter un peu, sans rien faire pour se sauver et à la colère succède la rage. Je crois me souvenir que
je parviens à les sortir en les guidant à reculons, en les précédant, comme si c'était un troupeau, du bétail, comme s'ils
étaient perdus chez eux. Dans cette lente, interminable panique, mon père tombe sur le dos, la tête la première. Puis nous
parvenons à sortir, tous, et je crois me souvenir que je cherche dans leurs visages des traces de compréhension, des traces de
conscience. Ils sont ailleurs. Je continue de les aimer et je veux trouver une solution, ils ne s'en
sortiront pas vivants, sans moi.
Alors je pars sur la route, et il me semble que je ne suis pas seul, c'est peut-être V*, ou un de mes cousins, qui
m'accompagnent. Empruntant la départementale, nous traversons la courte forêt qui nous sépare du prochain village dans
un méchant silence, nous y arrivons sans croiser personne, l'angoisse est très forte, je ne sais si nous trouvons des pompiers
(personne dans mon souvenir), mais nous retournons sur nos pas, et c'est là que la guerre se confirme à nos yeux, au retour.
Au bord de la route, un champ s'étend, toujours dans cette quasi-nuit d'apocalypse. Des troncs parsèment l'espace d'une forêt qui
s'épaissit dans le lointain, leurs silhouettes se découpent à la faveur d'illuminations provoquées par des explosions. Dans ce
paysage désolé, abandonné à la destruction, apparaît soudain un vivant, un civil sans aucun doute, sortant de la forêt, en feu,
une torche humaine, la seule personne que nous croisons est en train de brûler !
lundi 28 janvier 2008
LA MAISON BRÛLE - 26 janvier 2008
Publié par
B*
à
17:05
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