
Je suis ici pour la seconde fois, et à part cette aberration temporelle, pour l'instant tout est à sa place, avec moi, qui me balade dans le coin, là où je ne devrais pas être, sous une forme immatérielle.
Un premier jour de tournage, on ne le sait pas, mais c'est une initiation.
Je pénètre sur le plateau à 6h, à la sortie du long couloir qui le sépare du parking extérieur, dans cette atmosphère de silence endormi et concentré qui caractérise les matins de tournages, et moi, le réalisateur, j'ai du mal à réaliser. Me représenter que c'est moi qui, dans quelques heures, sur ce fond vert, vais diriger acteurs et équipe pour faire la communication d'une grande marque automobile. Sans le savoir, j'ai besoin d'un coup de fouet. La petite claque qui vous fait réintégrer la réalité.
Nous sommes là, P* le producteur, O* le chef de projet et coauteur des textes, D* le chef opérateur du projet, M* le chef de plateau et moi-même, pour préparer le fond vert, l'éclairer et le consteller de croix blanches qui constitueront des repères utilisables par le logiciel de tracking pour recréer virtuellement l'espace du plateau.
Mais les croix aux murs et au sol ne suffisent pas pour recréer un espace, il nous faudra aussi des repères dans la profondeur. Nous avons prévu d'utiliser des tiges en bois peintes en vert, montées sur des socles légers également peints en vert, et au bout de ces tiges nous placerons des balles de ping-pong blanches. Ces tiges placeront dans l'espace des points blancs dont le mouvement, lorsque la caméra bougera, se différenciera des croix du fond, pour donner au logiciel les informations de parallaxe (c'est l'incidence du changement de position de l'observateur sur l'observation d'un objet) qui le renseigneront sur la profondeur.
La lumière est en train de se faire, P* prépare les cartes d'enregistrement de notre caméra numérique, O* s'occupe de faire fonctionner le prompteur (utile en cas de panne du comédien, qui, dans la journée, va devoir jouer pas moins de onze speechs d'une moyenne de une minute chacun, rapidement et sans s'emmêler les pinceaux), et moi, je ne vois qu'une chose à faire : monter les balles de ping-pong au bout des tiges fraîchement peintes.
De la colle a été prévue. Je tente un point de colle et presse la balle contre le bout de la tige en bois. La balle tombe aussitôt que je la lâche. Ca ne va pas marcher comme ça : la surface de découpe de la tige est plate, et la balle est une sphère. Je remets de la colle, réessaye. Pas mieux. Je laisse tomber la balle et pars à la recherche d'une autre solution. Dans une des pièces attenantes au plateau, il y a les projecteurs, les pieds, des borgnoles (ces grands morceaux de tissu noirs qui nous servent à isoler l'espace de la lumière) et divers accessoires. C'est là que je compte trouver un outil qui me permettra de trouer mes balles. Pas de chance : il y a beaucoup de choses dans cette pièce, mais pas un seul outil qui me permette de faire un trou dans une balle de ping-pong. Seule une vis un peu longue pourra peut-être faire l'affaire. Je retourne auprès de mes balles, et mon regard s'arrête à mes pieds sur la balle abandonnée par terre, la balle de ma première tentative, qui n'a pas collé au bout de la tige, qui est tombée et restée là. Je tente de la percer, pas facile avec une vis, que je manque de me planter dans la main à chaque tentative. Tandis que je m'agite, la colle blanche s'étale sur mes doigts sans que j'y prête attention, et je parviens avec beaucoup d'effort à un trou minuscule.
La troisième solution m'apparaît alors. Elle arrive toujours à la fin, cette solution-là, comme dans les contes, c'est la solution ultime, on l'utilise quand tout espoir est perdu. Je l'ai depuis l'enfance, je l'utilise régulièrement quand je n'ai plus d'autre choix, et chaque fois, avec l'idée, me reviennent des souvenirs d'enfance. Le feu. Enfant, j'adorais le faire, le préparer, l'allumer, et m'en servir pour casser, couper, cramer, transformer. Je connais la réaction du plastique au contact du feu, sa manière de se noircir en disparaissant, et son odeur. Je trouerai mes balles avec le feu, je sais que les autres me regarderont bizarrement et me mettront en garde, tant pis, j'improviserai à ce moment-là. Maintenant que j'ai arrêté de fumer, il me faut emprunter un briquet. Seul M* en a un, il me le prête, et revenu aux tiges de bois, je retrouve la balle de tous mes efforts, que je ne peux pas laisser où elle est, c'est devenu un défi entre elle et moi, alors je la récupère et la colle encore liquide me blanchit les doigts.
Le briquet dans ma main droite, je présente le ventre blanc de la balle à la morsure de la flamme à venir. Mon pouce fait craquer la pierre du briquet, l'étincelle jaillit et la flamme à sa suite. Là, tout s'accélère. La flamme dévore instantanément la colle blanche étalée sur la balle et mes doigts, et en fait un véritable festin, que je n'avais pas prévu. Je n'avais pas pensé que la colle que j'ai utilisée, comme toutes les colles, est hautement inflammable. Et comme si ça ne suffisait pas, le trou minuscule que j'ai réussi à pratiquer avec la vis crée un appel d'air. Toutes les conditions sont réunies pour qu'en un quart de seconde, et sans que je puisse l'empêcher, la balle de ping-pong tenue entre mes doigts se transforme en un chalumeau sauvage dont je n'oublierai jamais la flamme, longue et courbée comme une langue de reptile. Je veux dire : terrifiante, une telle flamme dans sa main, quand on se trouve sur un plateau fraîchement repeint en vert avec une peinture, qui, pourquoi pas, pourrait elle aussi se révéler inflammable ! En un éclair, dans ma tête, pendant que ma main commence à brûler, que la douleur commence à apparaître, j'ai l'image du plateau entier en proie à l'incendie que je pourrais provoquer si je me débarrassais instantanément de la balle enflammée comme ma main me supplie de le faire et comme j'aurais fait en toute autre occasion.
Mais là, impossible de jeter la balle ici. Dieu ! Je saisis seulement alors que je vais devoir tenir la balle enflammée dans ma main tant que je n'aurai pas trouvé un endroit où la jeter, car l'incendie du plateau serait pire encore que celui de ma main. Je me prépare alors à encaisser la douleur, et me mets à courir en direction de l'extérieur. Dans le long couloir qui mène au parking, j'ai cette vision gravée dans ma mémoire, qui combine au premier plan ma main en feu avec mes doigts repliés sur elle pour la tenir prisonnière, de la fumée générée par ma course, un peu plus loin, à dix mètres, la sortie, le parking ou je pourrai jeter la balle et éteindre le feu. Et la douleur intense de la brûlure qui est en train de déchirer ma main. Le feu mord tout de suite, dès le début, et très fort. En même temps que cette vision, il y a toutes les questions et prédictions de mon cerveau. Une partie évalue la distance qui reste à parcourir et envoie la réponse à l'autre partie qui s'occupe de contenir la douleur. C'est ainsi que je m'en souviens, c'est ainsi que le cerveau gère une crise : une partie contient la douleur à condition qu'une autre partie lui envoie en temps réel, et avec le plus de précision possible, les données connues sur le chemin qu'il reste à parcourir et donc l'approche du moment de la libération.
Au matin du premier jour de tournage, avant même que les hostilités aient commencé, j'ai brûlé ma main, il me semble au second degré. Lorsque la balle s'est éteinte sur le bitume sous les assauts de mes baskets, mon pouce (qui a tout pris) était rouge vif, et une douleur lancinante à l'intérieur continuait de brûler, mais cette douleur s'est fait plus vive ensuite, quand l'adrénaline est retombée, car il semble que l'adrénaline anesthésie la douleur pour permettre d'agir (je crois que j'ai déjà lu ça quelque part). J'ai tenté de bouger mon pouce et je l'ai senti tout asséché, comme une branche sèche prête à casser, j'ai eu peur mais je m'attendais à pire. La douleur a pris toute la place, et je me suis mis à craindre terriblement pour le déroulement de la journée. Impossible de se concentrer avec un pouce dans cet état. Par expérience, je sais que quand on commence une journée avec une douleur quelconque et qu'on ne fait rien pour l'atténuer, on la finit souvent avec une douleur pire encore. Je me suis mis à rêver de Biafine comme rêve d'eau un marcheur dans le désert, et j'ai eu une heureuse intuition.
Je suis retourné dans la salle des projecteurs, où j'avais cherché un outil pour trouer les balles. J'ai fouillé, et je suis tombé sur ce que mon intuition m'avait suggéré. Une trousse de pharmacie, intitulée "soins de première urgence". Je l'ai ouverte et dedans, comme par miracle, le tube de Biafine prenait beaucoup de place, il était aussi gros que ceux du commerce, j'allais pouvoir me soigner au moins provisoirement. L'effet de la Biafine est impressionnant. En quelques minutes, le feu s'atténue, la douleur persiste mais perd en intensité, et cela, dans la durée. J'ai pu de nouveau me concentrer, et toute la journée mon pouce s'est gonflé d'une cloque énorme et dégoûtante, que tout le monde a regardé en cachette sans me poser de question, sauf quand j'en ai parlé de moi-même pour anticiper les réactions.
J'ai tourné ce qu'il fallait, sans dépasser les délais. La journée a été longue, et intense. Je ne peux pas m'empêcher de me rappeler cette image du moment où je tenais le feu dans ma main, et tous les symboles de force, de puissance, qui se joignent à cette image, s'associent à la douleur mordante du feu qui consumait ma main. Il y a du sens dans cette dualité. Ce sont ces symboles que je m'approprie maintenant pour raconter que j'ai subi une initiation. Moi, le réalisateur, j'ai réalisé d'une seconde manière que je n'oublierai pas. Comment pourrais-je échouer dorénavant à faire ce que j'ai réussi à faire ce jour-là avec une main brûlée ?
Sur cette photo prise en fin de journée, la cloque a été percée, elle occupait un peu plus tôt toute la longeur du pouce.
mardi 15 janvier 2008
Baptême du feu
Publié par
B*
à
13:13
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